Séparer l’enseignement et la recherche, une voie sans issue

[Cette tribune a été publiée dans Libération le 21 juillet. Version originale ici]

Dans les débats sur l’université, la voix des étudiants et des étudiantes, pourtant de loin les plus nombreux des usagers de cette institution (plus de 1,5 million), est rarement entendue. Aussi ne peut-on que se réjouir de lire une tribune signée par deux d’entre eux, publiée le 29 juin dans ces pages sous le titre « Recherche et enseignement, frères ennemis ». Leur propos est clair : selon eux, la recherche occupe une place trop grande dans la vie professionnelle de leurs enseignantes et enseignants. Ils voudraient que le premier cycle de l’université, la licence, soit animée non plus par des enseignants-chercheurs, mais par des enseignants à plein temps, comme dans le secondaire. Les enseignants-chercheurs seraient alors cantonnés aux masters spécialisés, destinés principalement aux futurs chercheurs. Les auteurs de la tribune espèrent ainsi se voir dispenser un enseignement de meilleure qualité.

Il faut prendre la mesure de ce qu’une telle tribune révèle en tout premier lieu : la prise de conscience généralisée, au-delà des seuls professionnels, du fait que le monde académique traverse une crise grave. La description que ces deux étudiants font des enseignants-chercheurs nous semble caricaturale. Mais elle est le reflet déformé d’une réalité sinon nouvelle, du moins renforcée ces dernières années : l’omniprésence d’une logique de compétition entre chercheurs, entre laboratoires et entre établissements. Cette compétition se fait de plus en plus sur des critères quantitatifs (nombre de publications, nombre de citations, quantité de financement obtenu, etc.) et ne prend effectivement pas en compte la question de l’enseignement. En conséquence, les activités d’enseignement se trouvent dévalorisées ou ignorées, que ce soit dans les processus de recrutement et d’avancement ou dans la reconnaissance auprès des pairs. Mais, et c’est là que les auteurs de la tribune nous semblent dans l’erreur, il ne s’agit pas, loin s’en faut, d’un choix des enseignants-chercheurs. C’est le résultat de la politique catastrophique des gouvernements successifs vis-à-vis des universités, une politique de destruction animée par un projet néolibéral purement idéologique.

Selon cette politique, résumée par le fameux discours de Nicolas Sarkozy du 22 janvier 2009 et poursuivie sous François Hollande, les universités doivent devenir des entités autonomes, mises en concurrence pour qu’émergent des pôles d’excellence dotés d’une visibilité internationale, où seront formés les cadres de demain. Quant aux établissements qui échoueront à s’imposer, ils devront dispenser une formation professionnelle au rabais, sans lien avec la recherche, censée être immédiatement utilisable par les entreprises. De la même manière, selon cette logique, les chercheurs eux-mêmes doivent entrer en concurrence pour obtenir des crédits leur permettant de faire leur travail, en déposant des projets évalués par une autorité centrale, l’Agence nationale de la recherche (ANR), créée en 2005. Plutôt qu’une juste émulation intellectuelle, c’est une asséchante compétition bureaucratique qui s’engage dans cette attribution des crédits sur projet.

Seize ans après le lancement du processus de Bologne, qui sous couvert de réaliser un espace européen d’enseignement a constitué le cadre de cette mise en concurrence généralisée, le tableau est éloquent. Les universités font face à la concurrence déloyale de formations valorisées sur le marché du travail parce qu’elles sont sélectives et payantes. Au sein des universités, le nombre de postes ne cesse de baisser, créant des générations entières de jeunes enseignants-chercheurs précaires sans perspective d’emploi stable et largement exploités par les universités : ils y dispensent environ 40 % des cours dans des conditions de rémunération et de travail inacceptables. Et tandis que les services administratifs centraux enflent pour faire face à des besoins bureaucratiques grandissants, l’encadrement administratif dans les départements reste gravement insuffisant pour gérer les formations, le poids en incombant dès lors le plus souvent aux enseignants et – surtout – aux enseignantes. Si ces phénomènes ne sont pas nouveaux, ils sont aujourd’hui considérablement plus aigus.

Faut-il alors, comme le proposent les deux étudiants, d’accord en cela avec ceux qui ont mis en œuvre ces politiques, aller jusqu’au bout de la logique et couper les ponts entre la recherche et l’enseignement ? Nous pensons au contraire qu’il est impératif de réaffirmer et de défendre le projet universitaire, en lui donnant justement les moyens de se réaliser. L’université repose sur une idée radicale : l’enseignement supérieur doit être dispensé par des chercheurs, en lien avec leurs recherches, sans poursuivre d’impératif utilitaire immédiat tel que l’apprentissage d’un métier. Le modèle universitaire postule que chacun peut bénéficier, quel que soit son domaine d’activité présent et futur, des connaissances et surtout des méthodes critiques que suppose la recherche. Et à l’inverse, ce modèle suppose que les chercheurs eux-mêmes gagnent à soumettre constamment leurs recherches à l’impératif pédagogique. Cela ne veut pas dire un repli des universitaires sur soi, au mépris des étudiants, bien au contraire : il s’agit, à chaque cours, dès la première année, de faire profiter tous les étudiants de notre ancrage dans le monde de la recherche.

Il est important aujourd’hui d’écouter la juste revendication des étudiants à recevoir un enseignement de qualité. Mais pour cela, il faut renforcer, et non détruire, les liens entre recherche et enseignement, ce qui suppose de mettre fin aux multiples dispositifs bureaucratiques d’évaluation et de mise en concurrence qui sabotent le travail des enseignants-chercheurs. Pour revaloriser l’enseignement, certaines mesures concrètes peuvent être mises en débat. Les modalités de recrutement et d’avancement pourraient être revues pour valoriser cet aspect de notre travail, par exemple en demandant aux candidats et candidates de donner un cours devant les étudiants, comme ça se fait dans d’autres pays. L’ensemble des acteurs de la recherche, y compris ceux du CNRS qui n’ont pas pour vocation première d’enseigner, pourrait être engagé de façon plus systématique au sein de l’université, selon des modalités à définir collectivement, ce qui pourrait permettre d’alléger les charges de tous les enseignants-chercheurs. Enfin, il faudrait mettre en question la centralité des cours magistraux en amphithéâtre et multiplier les cours et les séminaires en plus petits groupes.

Mais ces mesures ne signifient rien sans un changement de cap dans la politique universitaire. En France comme dans toute l’Europe, les partis de gouvernement sont fondamentalement d’accord pour appliquer le même programme, et ne changeront d’avis que face à une contestation massive. Il est de la responsabilité de tous les acteurs du monde de l’enseignement et de la recherche, y compris les étudiants, de tout faire pour arrêter cette politique mortifère et de réfléchir aux moyens de maintenir vivant le projet universitaire.

Paula Cossart, maîtresse de conférences à Lille 3
Marielle Debos, maîtresse de conférences à Paris-Ouest Nanterre
Virginie Dutoya, chargée de recherche au CNRS
Samuel Hayat, chargé de recherche au CNRS
Alban Jacquemart, post-doctorant au Centre d’études de l’emploi
Camille Paloque-Berges, ingénieure de recherche au Cnam
Arnault Skornicki, maître de conférences à Paris-Ouest Nanterre

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