La représentation… encore

Je sors d’un atelier de travail de deux jours à la KU de Leuven, organisé par Alessandro Mulieri, un jeune chercheur en philosophie / histoire médiévale / science politique, qui avait pour thème « The Polysemy of Political Representation: Historical and Theoretical Approaches ». La représentation politique, donc. Encore. C’est ce que je me suis dit en lisant l’invitation d’Alessandro : encore parler de représentation ? N’a-t-on pas au fond tout dit ?

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Ca m’a rappelé la réaction d’une collègue plus avancée, très sympathique et bienveillante au demeurant, à qui j’avais parlé il y a quelques années de mon projet CNRS, portant sur la représentation des ouvrier-e-s au XIXe siècle. Elle aussi avait demandé « la représentation, encore ? » Non pas, bien sûr, pour invalider mon projet, mais plutôt comme une surprise spontanée devant ce qui, à un moment donné, a du lui apparaître comme une obsession coupable pour ce concept. C’est vrai, j’y ai consacré mon mémoire de recherche à Sciences po (la représentation chez Bernard Manin), de DEA à Paris 8 (la représentation chez Proudhon), de thèse (la représentation chez 1848), et un certain nombre d’articles, projets, réflexions, et autres.

Et pourtant j’en veux encore. Parce que pour peu qu’on sorte la tête de France, il se passe des tas de choses dans l’étude (historique, conceptuelle et théorique, je ne me prononce pas sur les études sociologiques) de la représentation. Vieux concept un peu moisi de la théorie démocratique, comparé aux beaucoup plus chics délibération ou participation, il connaît un retour en grâce depuis la fin des années 1990. En 15 ou 20 ans, la production en théorie politique sur la représentation a été profonde, stimulante et cumulative. Au point que si l’on a commencé à bosser comme je l’ai fait sur le sujet au début des années 2000, on a littéralement pu voir les choses changer, les différentes étapes, prendre la mesure des progrès accomplis. Pour un concept aussi ancien, c’est rare et tout à fait fascinant.

Allez quelques références récentes en théorie politique anglo-américaine :

Ankersmit Franklin Rudolf, Political representation, Stanford (Calif.), Stanford university press, 2002.

Castliglione Dario et Warren Mark E., « Rethinking democratic representation: eight theoretical issues », texte de conférence, 2006

Disch Lisa, « Toward a mobilization conception of democratic representation », American Political Science Review, vol. 105, n°01, 2011, p. 100–114.

Rehfeld Andrew, « Towards a general theory of political representation », Journal of Politics, vol. 68, n° 1, 2006, p. 1-21

Saward Michael, The representative claim, Oxford, Oxford University Press, 2010.

Urbinati Nadia, Representative democracy: principles and genealogy, Chicago (Ill.), the University of Chicago press, 2006.

Urbinati Nadia et Warren Mark E., « The Concept of Representation in Contemporary Democratic Theory », Annual Review of Political Science, vol. 11, juin 2008, p. 387-412.

 

Chacune de ces références a été été sacrément importante dans le champ, au point de complètement transformer, à elles toutes, l’étude théorique de la représentation et de la démocratie. Et pourtant, il reste tant à faire.

En particulier, on commence à peine à découvrir, en théorie politique, les travaux allemands d’histoire conceptuelle sur la question, en premier lieu la somme de Hasso Hofmann, malheureusement jamais traduite en français ni en anglais (mais en italien oui, et puis on a fait traduire avec Yves Sintomer un petit morceau, ainsi qu’un résumé de la notice Repräsentation du Geschichtliche Grundbegriffe par Adalbert Podlech). On commence à peine à prendre conscience de l’importance et de la richesse de la pensée médiévale de la représentation. On commence à peine à sortir de l’équivalence représentation – élections – gouvernement représentatif qui a asséché la réflexion et a amené tant de penseurs/ses à se détourner du concept. On a même pas vraiment commencé à prendre en considération les expériences et pensées de la représentation politique en dehors d’Europe occidentale.

Donc oui, il y a encore du travail sur la représentation, beaucoup de travail. D’ailleurs, autopromo, j’organise les 18 et 19 novembre (save the date) avec le philosophe Jose Maria Rosales à Paris un colloque d’histoire conceptuelle comparée sur, devinez quoi, le concept de représentation. Hé oui, la représentation. Encore.

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