Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir

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Difficile de ne pas être saisi par le mouvement en cours. Tout y est déconcertant, y compris pour qui se fait profession de chercher et d’enseigner la science politique : ses acteurs et actrices, ses modes d’action, ses revendications. Certaines de nos croyances les mieux établies sont mises en cause, notamment celles qui tiennent aux conditions de possibilité et de félicité des mouvements sociaux. D’où sinon la nécessité, du moins l’envie, de mettre à plat quelques réflexions issues de la libre comparaison entre ce que l’on peut voir du mouvement et des connaissances portant sur de tout autres sujets. A côté des recherches sur le mouvement en cours, espérons que l’éclairage indirect que donne la confrontation à d’autres terrains pourra dire quelque chose de différent sur ce qui a lieu.

La situation

Les images rapportées par les médias comme les déambulations personnelles pendant les événements du 1er décembre ont donné à voir un Paris jamais vu, ni en 1995, ni en 2006, ni 2016, trois moments pourtant où l’espace-temps habituel des mobilisations parisiennes s’était trouvé profondément déformé. Certains ont pu parler d’émeutes ou de situation insurrectionnelle. C’est possible, et pourtant rien ne ressemble à ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871. Toutes ces insurrections avaient lieu au quartier, mettant en jeu des sociabilités locales, un tissu relationnel dense permettant aux solidarités populaires de se déployer[1]. Mais le 1er décembre, le feu a pris au cœur du Paris bourgeois, dans ce nord-ouest parisien qui n’avait jusqu’ici jamais été vraiment le théâtre de telles opérations. Loin d’être menées par des forces locales, érigeant des barricades pour délimiter un espace d’autonomie, ces actions ont été le fait de petits groupes mobiles, habitant souvent ailleurs.

Évidemment, les sociabilités locales jouent dans la formation de ces groupes. Il suffit de regarder ailleurs qu’à Paris pour voir la réappropriation collective d’un territoire, la formation de liens durables… Mais le 1er décembre, ces solidarités se sont déplacées dans un espace de manifestation lui-même plutôt habituel : les lieux du pouvoir national. On est là dans un registre tout à fait moderne, n’en déplaise à ceux qui parlent de jacqueries[2] : c’est bien d’un mouvement national et autonome dont il s’agit, pour reprendre les catégories clés par lesquelles Charles Tilly qualifie le répertoire d’action typique de la modernité. Mais les règles de la manifestation, fixées de longue date (on situe généralement leur formalisation en 1909[3]), sont ignorées : pas de cortège, pas de responsables légaux, pas de parcours négocié, pas de service d’ordre, pas de tracts, de banderoles, d’autocollants, mais des myriades de slogans personnels inscrits au dos d’un gilet jaune.

Toute la pratique du maintien de l’ordre en est bouleversée, et on a pu voir combien les professionnels de la répression, malgré leur nombre, leur armement, leur entraînement, s’étaient trouvés débordés, incapables d’assurer même leur propre sécurité, sans parler de celle des biens et des personnes. On peut penser que les forces de l’ordre ne vont pas accepter longtemps de se faire ainsi malmener, et les violences policières, déjà très nombreuses, risquent d’encore s’amplifier, comme les appels à l’extension de l’usage de la force, voire à l’état d’urgence. Cet échec du maintien de l’ordre physique est allé de pair avec un échec encore plus complet du maintien de l’ordre symbolique : un président en déplacement pour un sommet international, un IMG_20181201_162850gouvernement inaudible (la rançon à payer pour un pouvoir personnel s’étant entouré de courtisans médiocres[4] pour qu’aucune ombre n’en affaiblisse l’éclat), le pseudo-parti au pouvoir (LREM) occupé le même jour à élire un nouveau délégué général, comme si de rien n’était.

L’ordre vacillant, la ville était laissée aux manifestants, tout était permis, et ce dans un espace incarnant le privilège, d’où des libertés prises avec les normes habituelles d’utilisation de l’espace public. On ne pleurera pas avec les « familles des vitrines », pour reprendre l’expression consacrée ; cependant il faut prendre la mesure de la menace que cette destruction fait peser sur le pouvoir : que le premier samedi de décembre, les quartiers où s’alignent hôtels et commerces de luxe soient l’objet de tels débordements, forçant la fermeture des grands magasins du boulevard Haussmann, constitue un risque économique significatif[5]. Si l’on décentre le regard de la seule capitale, la mobilisation a été grande dans tout le pays, rendant le maintien de l’ordre d’autant plus coûteux, voire impossible. Laisser pourrir la situation jusqu’à Noël, ce qui devait être une tentation pour les autorités avant le 1er décembre, apparaît désormais impossible.

Le travail de mobilisation

La sociologie des mouvements sociaux a depuis longtemps dessillé les yeux des croyant.e.s dans la spontanéité des masses. Derrière tout mouvement social apparemment spontané, on trouve des entreprises de mobilisation, des personnes capables de mettre du capital militant au service de la cause, des ressources matérielles et symboliques ainsi que des compétences souvent acquises dans des luttes précédentes… Pas de révolution tunisienne sans Gafsa, pas de mouvement 15-M sans Stop expulsions et la Juventud Sin Futuro, pas de Nuit Debout sans mobilisation contre la Loi travail. Mettra-t-on au jour de telles généalogies pour les gilets jaunes ? Peut-être, mais elles n’auraient qu’un faible pouvoir explicatif : la mobilisation a pris trop vite, et est trop rapidement passée au niveau national, pour pouvoir être interprétée comme le résultat d’un patient travail de mobilisation par des organisations de mouvement social, même informel.

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S’il y a bien un travail de représentation du mouvement, qui le fait exister comme mouvement (« les Gilets Jaunes »), ce travail est remarquablement décentralisé, passant par les multiples groupes locaux s’organisant par les réseaux sociaux, par l’agrégation médiatique de paroles diverses et par le travail d’interprétation que mènent journalistes, politiques, sociologues[6]. La volonté de donner au mouvement des porte-parole habilités à négocier avec les autorités a échoué (pour le moment). Beaucoup de commentateurs ont glosé sur la supposée incohérence des motifs et des acteurs ; au contraire, étant donné la fragmentation de sa représentation, l’unité du mouvement est surprenante. Unité d’action, solidarité, consensus apparent sur une série de revendications, unité même de rythme. Le choix du gilet jaune, ce vêtement rendu obligatoire pour tou.te.s les automobilistes, et qui justement a pour but premier de se rendre visible, est particulièrement heureux et a sûrement été une condition matérielle de l’extension si rapide d’un symbole unique. Mais le choix de passer à l’action, et de le faire avec cette vigueur et cette cohérence, ne saurait être le simple résultat d’un emblème accrocheur, du bon usage des réseaux sociaux, ni d’un mécontentement, fût-il grand et largement partagé. Les mots de mécontentement, de colère, de grogne, sont des paravents qui empêchent de saisir les raisons de la mobilisation – au double sens des causes et des justifications que l’on se donne. Tout l’enjeu est alors de trouver une explication au mouvement qui embrasse à la fois sa forme (sa décentralisation, sa radicalité) et son fond (les revendications).

Les revendications, justement, méritent qu’on s’y attarde. On en sait peu sur la manière dont elle a été composée, mais une liste de 42 revendications a été diffusée et largement reprise, tant dans les groupes que par les médias[7]. Ces revendications possèdent quelques traits remarquables qui ont déjà été relevés : elles sont majoritairement centrées sur les conditions de vie, bien au-delà de la seule question du prix de l’essence ; elles contiennent des prises de position contre la libre circulation des migrants ; elles proposent des changements institutionnels qui renforcent le contrôle citoyen sur les élu.e.s, dont la rémunération se trouverait d’ailleurs ramenée au salaire médian. Cette liste a été qualifiée de « magma de revendications hétéroclite »[8]. Il me semble au contraire qu’elle est profondément cohérente, et que ce qui lui donne sa cohérence est aussi ce qui a permis à la mobilisation des gilets jaunes de prendre et de durer : elle s’ancre dans ce que l’on peut appeler l’économie morale des classes populaires.

L’économie morale des Gilets Jaunes

Le concept d’économie morale est bien connu des chercheur.e.s en sciences sociales[9]. Il a été développé par l’historien E. P. Thompson pour désigner un phénomène fondamental dans les mobilisations populaires au XVIIIe siècle : celles-ci faisaient appel à des conceptions largement partagées sur ce que devait être un bon fonctionnement, au sens moral, de l’économie[10]. Tout se passait comme s’il allait de soi que certaines règles devaient être respectées : le prix des marchandises ne devait pas être excessif par rapport à leur coût de production, des normes de réciprocité plutôt que le jeu du marché devaient régler les échanges, etc. Et lorsque ces normes non écrites se trouvaient bafouées ou menacées par l’extension des règles du marché, le peuple se sentait tout à fait dans son droit en se révoltant, souvent à l’initiative de femmes, d’ailleurs. Leur mobile était bien économique, mais pas au sens habituel : ils n’étaient pas mus par des intérêts matériels au sens strict, mais par des revendications morales sur le fonctionnement de l’économie. On trouve des révoltes similaires en France à la même époque, et même plus tard : les mineurs de la Compagnie d’Anzin, par exemple, la plus grande entreprise française durant une bonne partie du XIXe siècle, se mettaient régulièrement en grève pour rappeler aux patrons les normes qui devaient selon eux organiser le travail et sa rémunération, souvent en référence à un ancien ordre des choses, bref à la coutume[11].

La résonance avec le mouvement des gilets jaunes est frappante. Leur liste de revendications sociales est la formulation de principes économiques essentiellement moraux : il est impératif que les plus fragiles (SDF, handicapés…) soient protégés, que les travailleurs soient correctement rémunérés, que la solidarité fonctionne, que les services publics soient assurés, que les fraudeurs fiscaux soient punis, et que chacun contribue selon ses moyens, ce que résume parfaitement cette formule « Que les GROS payent GROS et que les petits payent petit ». Cet appel à ce qui peut sembler être du bon sens populaire ne va pas de soi : il s’agit de dire que contre la glorification utilitariste de la politique de l’offre et de la théorie du ruissellement chers aux élites dirigeantes (donner plus à ceux qui ont plus, « aux premiers de cordée », pour attirer les capitaux), l’économie réelle doit être fondée sur des principes moraux. Là est sûrement ce qui donne sa force au mouvement, et son soutien massif dans la population : il articule, sous forme de revendications sociales, des principes d’économie morale que le pouvoir actuel n’a eu de cesse d’attaquer de manière explicite, voire en s’en enorgueillissant. Dès lors, la cohérence du mouvement se comprend mieux, tout comme le fait qu’il ait pu se passer d’organisations centralisées : comme a pu le montrer James Scott, le recours à l’économie morale fait naître une capacité d’agir collective, une agency, y compris chez des acteurs sociaux dépossédés des capitaux habituellement nécessaires à la mobilisation[12].

En effet, l’économie morale n’est pas seulement un ensemble de normes partagées passivement par les classes populaires. Elle est aussi le résultat d’un pacte implicite avec les dominants et s’insère donc toujours dans des rapports de pouvoir. Déjà, dans les classes populaires du XVIIIe siècle étudiées par E. P. Thompson, cette économie morale avait des traits profondément paternalistes : on attendait des détenteurs du pouvoir qu’ils la garantissent, en échange de quoi l’ordre social dont ils profitaient était globalement accepté. Mais que les dominants rompent ce pacte, et alors les masses pouvaient, par l’émeute, les rappeler à l’ordre. C’est ce que l’on voit dans l’émeute des quatre sous, à Anzin, en 1833 : les mineurs protestent contre la baisse des salaires, mais ils se mettent pour cela sous la protection des anciens patrons, évincés par les capitalistes désormais maîtres de l’entreprise, en chantant « À bas les Parisiens, vivent les Mathieu d’Anzin ! ». Il est peu dire que les autorités actuelles ont rompu ce pacte implicite, tant par leurs mesures anti-sociales que par leur mépris répété et affiché pour les classes populaires. L’émeute ne vient pas de nulle part, d’un simple mécontentement, ou d’une agency populaire indéterminée qui se serait mise spontanément en mouvement : elle est le résultat d’une agression du pouvoir, d’autant plus violente symboliquement qu’elle ne semble pas se reconnaître comme agression. Et le président de la République, censé représenter le peuple français, est devenu l’incarnation de cette trahison, avec ses petites phrases sur les « gens qui ne sont rien », les conseils pour se payer une chemise ou pour trouver un emploi en traversant la rue. Au lieu d’être le protecteur de l’économie morale, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de la malmener, avec un naturel désarmant, jusqu’à devenir le représentant par excellence des forces qui s’opposent à cette économie morale, c’est-à-dire du capitalisme. Comme il l’a dit pendant la campagne, à propos de l’ISF, « ce n’est pas injuste parce que c’est plus efficace » : on ne saurait mieux illustrer la méconnaissance, voire le mépris, pour toute autre norme que celles de la finance. C’est lui qui a rompu le pacte, c’est à lui que s’adresse le charivari national qui se joue en ce moment, et dont on peut penser qu’il ne prendra fin que par une répression sanglante, ou par sa démission.

L’économie morale et l’émancipation

Si l’on ne peut que souhaiter que ce soit le deuxième terme de l’alternative qui ait lieu, il ne faut pas non plus surestimer les conséquences qu’aurait un tel événement. Les révoltes fondées sur l’économie morale ne se transforment pas nécessairement en mouvement révolutionnaire, car il suffit que le pacte soit restauré pour que l’émeute s’éteigne. En cela, l’économie morale, si elle révèle la capacité collective du peuple et l’existence d’une marge d’autonomie réelle vis-à-vis des gouvernants, est en tant que telle conservatrice. Par son activation, elle bouleverse temporairement le fonctionnement habituel des institutions, mais ce qu’elle vise, c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une transformation révolutionnaire. Il y a là quelque chose de parfois difficile à entendre et à formuler : ce n’est pas parce qu’un mouvement est authentiquement populaire, ancré dans les croyances les plus communément partagées par la grande majorité, qu’il est émancipateur. Pour reprendre les catégories de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, croire que le peuple ne peut agir par lui-même, qu’il est toujours soumis à la domination symbolique, c’est faire preuve de légitimisme et de misérabilisme[13]. Le mouvement des gilets jaunes, par sa force, sa spontanéité, sa cohérence, son inventivité, offre un démenti flagrant et bienvenu aux approches de cet ordre. Cependant, il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse, que ces auteurs qualifient de populisme, en s’imaginant que parce qu’un mouvement est populaire, cela signifie qu’il est dans le vrai, dans l’authenticité, dans le bien. Il n’est pas tant le signe d’une révolution que d’un sursaut, face à un véritable délabrement des institutions du gouvernement représentatif.

Car ce que révèle aussi le recours à l’économie morale par les gilets jaunes, c’est l’étendue du désert politique qui s’est installé depuis des décennies. Qu’il ait fallu attendre que le pacte implicite fondamental qui lie gouvernants et gouvernés soit rompu pour qu’il y ait un tel mouvement, alors que depuis des décennies le pouvoir nous matraque de politiques sécuritaires et antisociales, montre bien que les capacités de mobilisation des forces syndicales et politiques se sont réduites à peau de chagrin, ou que les formes que leurs mobilisations empruntent les ont mises dans un état de totale impuissance. Pour le dire clairement, il n’y a rien de réjouissant à ce qu’il ait fallu en arriver là, jusqu’à ce point de rupture, pour que quelque chose ait lieu, et quelque chose qui emprunte à des formes pré-modernes de l’action collective, sous des formes certes renouvelées. Là est la limite, mais aussi une importante leçon, de la pertinence de la comparaison entre les gilets jaunes et les émeutes relevant de l’économie morale : cette comparaison ne devrait pas être faisable, étant donné l’immense distance censée séparer les conditions politiques entre ces situations, et pourtant elle s’impose à nous avec force. L’économie morale appartient à des époques et des espaces où n’ont pas joué les formes de politisation nationales et idéologisées de la modernité démocratique, reposant sur l’affrontement entre projets politiques et même entre visions du monde opposées. En cela, le mouvement des gilets jaunes est peut-être d’un autre temps – mais il en dit beaucoup sur notre époque.

Cela a un coût dont il faut prendre la mesure : les mouvements fondés sur l’économie morale s’inscrivent dans le rappel d’une coutume, la soumission à un ordre juste, mais aussi dans le cadre d’une communauté. L’économie morale est conservatrice non seulement parce qu’elle rappelle des normes intemporelles, mais aussi parce qu’elle lie entre elles des personnes définies par une commune appartenance. Dès lors, ses potentialités d’exclusion ne sont pas que des scories dont on pourrait aisément se débarrasser : elles sont au cœur du mouvement. Pour ne prendre que l’exemple le plus flagrant, les revendications contre la libre circulation des migrants, pour les expulsions d’étrangers, et plus encore pour l’intégration forcée des non-nationaux (« Vivre en France implique de devenir Français (cours de langue française, cours d’histoire de la France et cours d’éducation civique avec une certification à la fin du parcours) »), tout ceci est indissociable du mouvement, car c’est la conséquence logique de la mise en œuvre d’une économie morale d’abord communautaire, même si elle peut ensuite être travaillée par le mouvement dans différentes directions. L’économie morale est la proclamation des normes d’une communauté, elle n’étend pas la logique de l’égalité des droits aux étrangers, pas plus qu’elle ne reconnaît les conflits internes, en particulier idéologiques. Ce dernier point éclaire d’un autre jour le refus proclamé des partis : il s’agit certes d’une mise en question du pouvoir des représentants au profit d’une réappropriation populaire de la politique. Mais c’est aussi le refus du caractère partisan de la démocratie, de l’opposition entre projets politiques, au profit d’une unité dont on sait bien qu’elle peut aisément se transformer en « rassemblement haineux autour de la passion de l’Un qui exclut »[14].

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Le détour par ce parallèle historique avec des époques dépassées pourra sembler peu convaincant pour saisir la situation dans son exceptionnalité. Peut-être ne s’agit-il que d’un simple jeu de l’esprit. Mais peut-être est-il au contraire révélateur de certaines caractéristiques fondamentales du mouvement en cours : son unité improbable, son ancrage populaire, son caractère émeutier, mais aussi ses bien réels aspects conservateurs, anti-pluralistes et excluants. Peut-être indique-t-il aussi que l’on n’est qu’au début d’une nouvelle histoire, que les conditions d’une repolitisation sont là, hors du cadre des vieux partis et des vieilles formes de la politique instituées. A Anzin, les mineurs n’en sont pas restés aux grèves s’appuyant sur une économie morale. Au contact des premières forces socialistes et syndicales de la région, ils s’en sont appropriés les idées et les formes, jusqu’à devenir l’un des foyers d’où est sorti l’anarcho-syndicalisme. Certains comités locaux de gilets jaunes, loin de s’en tenir à une protestation au nom de l’économie morale, en appellent à la formation de comités populaires et à la démocratie directe, c’est-à-dire à une émancipation politique radicale[15]. Rien n’est garanti, mais tout est ouvert.

 

 

 

[1] Laurent Clavier, Louis Hincker et Jacques Rougerie, « Juin 1848. L’insurrection », in 1848 : actes du colloque international du cent cinquantenaire, tenu à l’Assemblée nationale à Paris, les 23-25 février 1998, Jean-Luc Mayaud (dir), Paris, Creaphis, 2002, p. 123‑140 ; Maurizio Gribaudi, Paris ville ouvrière: une histoire occultée (1789-1848), Paris, La Découverte, 2014 ; Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté: une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, La Découverte, 2016. Merci à Célia Keren pour sa relecture.

[2] Gérard Noiriel montre bien les enjeux d’une telle qualification https://noiriel.wordpress.com/2018/11/21/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire

[3] Samuel Hayat, « La République, la rue et l’urne », Pouvoirs, vol. 116, 2006, p. 31‑44

[4] Ecoutons Agnès Buzyn assurer le 1er décembre que « Tous les jours nous agissons pour faire disparaître la colère et la peur » ou Benjamin Griveaux le lendemain que « nous ne changerons pas de cap car le cap est le bon ».

[5] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/12/02/gilets-jaunes-nouveau-coup-dur-pour-le-commerce-et-le-tourisme_5391675_3234.html

[6] Là aussi voir https://noiriel.wordpress.com/2018/11/21/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire/

[7] Par exemple https://www.francebleu.fr/infos/societe/document-la-liste-des-revendications-des-gilets-jaunes-1543486527

[8] https://www.liberation.fr/france/2018/12/04/les-gilets-jaunes-un-magma-de-revendications-heteroclite_1695802

[9] Le thème a déjà été mentionné par plusieurs commentateurs du mouvement, notamment l’étudiant Léo Labarre (https://lvsl.fr/le-17-novembre-au-dela-des-gilets-jaunes) et l’historien Xavier Vigna (http://www.leparisien.fr/economie/gilets-jaunes-ils-inventent-leurs-propres-codes-estime-un-historien-26-11-2018-7954086.php) Sur les révoltes fiscales et l’économie morale, voir les travaux de Rachel Renault, notamment son livre La permanence de l’extraordinaire
Fiscalité, pouvoirs et monde social en Allemagne aux XVIIe- XVIIIe siècles
, Editions de la Sorbonne, 2017.

[10] Edward Palmer Thompson, « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century », Past & Present, n°50, 1971, p. 76‑136

[11] Samuel Hayat, « Une politique en mode mineur. Ordre patronal et ordre communautaire dans les mines du Nord au XIXe siècle », Politix, n°120, 2017

[12] James C. Scott, The Moral Economy of the Peasant Rebellion & Subsistence in Southeast Asia, New Haven, Yale University Press, 1977

[13] Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard Le Seuil, 1989

[14] Jacques Rancière, Aux bords du politique, Paris, Folio, 2004

[15] https://manif-est.info/L-appel-des-gilets-jaunes-de-Commercy-853.html

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69 Commentaires

  1. La Nébuleuse

    Merci pour cette analyse fouillée, on en a bien besoin en ces temps de couverture médiatique fort superficielle, où l’on voit essentiellement des images de flammes et de pavé. « Beaucoup de commentateurs ont glosé sur la supposée incohérence des motifs et des acteurs ; au contraire, étant donné la fragmentation de sa représentation, l’unité du mouvement est surprenante » C’est un angle intéressant !

  2. Benjamin

    Merci pour cet article. Je crois que vous avez mis le doigt sur la raison pour laquelle, bien qu’étant foncièrement hostile à Macron depuis sa première apparition comme ministre de Hollande (un banquier d’affaires bon sang… l’avocat d’affaires qu’était Sarko n’avait pas suffit?), j’ai un peu de mal à me sentir complètement solidaire du mouvement des gilets jaunes…

  3. Leema

    It’s a shame that our working class can extend their empathy to the homeless (rightly) and not migrants. Socialism only for their nation is a dangerous and harrowing route.

  4. Vincent

    « Quelque chose qui emprunte à des formes pré-modernes de l’action collective »

    Papier qui m’a éclairé sur les raisons de la spontanéité et la cohérence du mouvement des GJ

    Le rassemblement de la communauté nationale tant malmenée me semble être une étape indispensable même si elle est susceptible comme toute communauté de provoquer des clivages eux / nous

    Espérons que lorsque cette communauté ira mieux et aura retrouvé – précisément – le sens de la communauté qu’elle pourra s’ouvrir davantage vers l’extérieur et se déployer vers un horizon émancipateur

  5. Jules Pector

    C’est intéressant ce concept d’économie morale, mais je vois deux problèmes qui minent la réflexion:

    1) La morale, contrairement à l’a priori implicite de l’auteur, n’est pas qqch d’intemporel. Dès qu’on sait ça, tout l’argument sur le fait que le mouvement est conservateur tombe. La morale qui est choquée par les gestes de l’élite politique capitaliste est, selon moi, une morale capitaliste, dans la mesure où le capitalisme est un mode de vie et pas seulement un système économique. Je m’explique: on nous répète toute notre vie que si on travaille fort et qu’on est honnête, on va vivre confortablement. Or, les gens qui sortent, c’est des gens honnêtes, qui travaillent, et qui n’y arrivent pas. En face d’eux, il y a une élite malhonnête qui, sans subtilité, pose des gestes en faveur des plus riches. La morale capitaliste n’est pas respectée par les capitalistes eux-même. Le concept d’économie morale est donc très intéressant, mais il faut situé socialement et temporellement cette morale.
    Si l’on veut expliquer les élans racistes des certaines personnes, je pense qu’il faut plutôt regarder du côté du discours médiatique et politique des 20 dernières années, qui ne cesse de pointer du doigt l’immigration comme source de tous les maux. À force de se le faire marteler, on finit par y croire. On peut espérer que, dans la lutte, des sensibilités vont se rencontrer et faire tomber les préjugés politico-médiatiques.

    2) Je pense que la science politique n’est pas tout à fait outillée pour bien comprendre le mouvement en cours, puisque celui-ci se situe en dehors de « la » politique. Prendre les « revendications » pour analyser la situation, c’est passer à côté de l’essentiel. De ce que j’ai pu voir, les manifestants sont plutôt apolitiques, beaucoup en sont à à leur première manifestation. Leur mobilisation relèvent davantage de l’affect que de la revendication politicienne. Et c’est justement là que réside le potentiel subversif de ce mouvement, puisque les consciences politiques sont en train de se former dans la rue, c’est-à-dire dans la confrontation avec le pouvoir. Il ne faut donc pas croire que je trouve illégitime les affects, au contraire. Pour moi, « revendication politicienne » signifie « abstrait » et « affect » signifie réel. C’est un mouvement qui part du réel et qui va au-delà de ce que la politique politicienne peut saisir.

  6. Jules Pector

    C’est intéressant ce concept d’économie morale, mais je vois deux problèmes qui minent la réflexion:

    1) La morale, contrairement à l’a priori implicite de l’auteur, n’est pas qqch d’intemporel. Dès qu’on sait ça, tout l’argument sur le fait que le mouvement est intrinsèquement conservateur tombe. La morale qui est choquée par les gestes de l’élite politique capitaliste est, selon moi, une morale elle-même capitaliste, dans la mesure où le capitalisme est un mode de vie et pas seulement un système économique. Je m’explique: on nous répète toute notre vie que si on travaille fort et qu’on est honnête, on va vivre confortablement. Or, les gens qui sortent, c’est des gens honnêtes, qui travaillent, et qui n’y arrivent pas. En face d’eux, il y a une élite malhonnête qui, sans subtilité, pose des gestes en faveur des plus riches. La morale capitaliste n’est pas respectée par les capitalistes eux-même. Le concept d’économie morale est donc très intéressant, mais il faut situé socialement et temporellement cette morale.
    Si l’on veut expliquer les élans racistes des certaines personnes, je pense qu’il faut plutôt regarder du côté du discours médiatique et politique des 20 dernières années, qui ne cesse de pointer du doigt l’immigration comme source de tous les maux. À force de se le faire marteler, on finit par y croire. On peut espérer que, dans la lutte, des sensibilités vont se rencontrer et faire tomber les préjugés politico-médiatiques.

    2) Je pense que la science politique n’est pas outillé pour bien comprendre le mouvement en cours, puisque celui-ci se situe en dehors de « la » politique. Prendre les « revendications » comme point de départ à une nalayse, c’est passer à côté de l’essentiel. De ce que j’ai pu voir, nombreuse sont les personnes plutôt apolitiques, qui en sont à leur première manifestation. Leur mobilisation relèvent ainsi davantage de l’affect que de la revendication politicienne. Et c’est justement là que réside le potentiel subversif de ce mouvement, puisque les consciences politiques sont en train de se former dans la rue, c’est-à-dire dans la confrontation avec le pouvoir. Il ne faut donc pas croire que je trouve illégitime les affects, au contraire. Pour moi, « revendication politicienne » signifie « abstrait » et « affect » signifie réel. C’est un mouvement qui part du réel et qui va au-delà de ce que la politique politicienne peut capter et récupérer.

  7. Robert Joumard

    Merci pour cette analyse originale qui peut en effet nous éclairer. Mais je tique sur « les revendications contre la libre circulation des migrants », reprises plus explicitement sur la fin de l’article : « Dès lors, ses potentialités d’exclusion ne sont pas que des scories dont on pourrait aisément se débarrasser : elles sont au cœur du mouvement. Pour ne prendre que l’exemple le plus flagrant, les revendications contre la libre circulation des migrants, pour les expulsions d’étrangers, et plus encore pour l’intégration forcée des non-nationaux (« Vivre en France implique de devenir Français (cours de langue française, cours d’histoire de la France et cours d’éducation civique avec une certification à la fin du parcours) ») ».

    En effet la liste des 42 revendications dont l’article s’inspire quant à l’analyse des revendications ne liste que 4 revendications (sur 42 donc) qui ont traits aux migrants. Les voici in extenso :
    (n°18) « Que les causes des migrations forcées soient traitées. »
    (n°19) « Que les demandeurs d’asiles soient bien traités. Nous leur devons le logement, la sécurité, l’alimentation ainsi que l’éducation pour les mineurs. Travaillez avec l’ONU pour que des camps d’accueil soient ouverts dans de nombreux pays du monde, dans l’attente du résultat de la demande d’asile. »
    (n°20) « Que les déboutés du droit d’asile soient reconduits dans leur pays d’origine.  »
    (n°21) « Qu’une réelle politique d’intégration soit mise en œuvre. Vivre en France implique de devenir Français (cours de langue française, cours d’histoire de la France et cours d’éducation civique avec une certification à la fin du parcours). »

    À côté de cela nous avons 20 revendications pour réduire les inégalités sociales, 10 contre les privatisations et le néolibéralisme, 8 pour développer les services publics, 7 pour mettre en œuvre la transition écologique, 8 pour une fiscalité plus juste, et 4 revendications pour rénover le système politique (une revendication peut tenir de plusieurs de ces thèmes) : cf. l’analyse faite sous https://blogs.mediapart.fr/robert-joumard/blog/051218/analyse-des-revendications-des-gilets-jaunes . Les migrants ne sont donc pas du tout « au cœur » des revendications, mais plutôt à la marge.

    Chercher à traiter des causes des migrations plutôt que des effets, demander que les demandeurs d’asile soient bien traités, ou même qu’une réelle politique d’intégration soit mise en œuvre me semblent plutôt étendre  » la logique de l’égalité des droits aux étrangers  » dont parle l’article et qu’il nie au mouvement. Reste la revendication de reconduction des déboutés du droit d’asile dans leur pays d’origine. Elle ne consiste pas à tout à fait à « expulser les étrangers » qui est beaucoup plus large. Dès lors que la notion de droit d’asile est acceptée (on peut la discuter), la reconduite à la frontière est logique ; sinon pourquoi demander l’asile si on peut avoir les mêmes droits sans asile ? Je conviens toutefois que cette revendication est un peu borderline, mais c’est la seule.

    L’article exagère très fortement l’importance chez les Gilets jaunes du « rappel d’une coutume, [de] la soumission à un ordre juste » ou du « cadre d’une communauté ». La liste des 42 revendications ne dit pas cela ni 3 autres listes locales que j’ai pu analyser et qui ne parlent pas du tout des migrants. Je serais même tenté de dire que l’article, emporté par le parallèle historique et peut-être par les premiers commentaires sur les Gilets jaunes qui voyaient l’extrême droite partout, crée pratiquement de toute pièce cette soumission à la coutume et à la communauté. Dommage, car le reste est très intéressant.

    • arnaudaron

      42% de l’électorat FN se sent Gilets Jaunes. C’est le pourcentage le plus fort. Il ne s’agit pas de dire que tous les gilets jaunes sont d’extrême droite mais on ne peut pas nier une présence importante de celle ci au sein des Gilets Jaunes. Et d’ailleurs, leurs revendications c’est un bon mélange entre le programme FN et le programme de la France insoumise.
      Au sein des manifestations, il y avait un nombre non négligeable d’affiches « Non au Pacte de Marrakech » preuve que si l’immigration n’est pas le coeur de leurs revendications, cela existe.
      La proposition 19 est loin d’être neutre et ressemble quand même beaucoup à la volonté de copier le modèle australien en mettant les demandeurs d’asile dans des centres à l’étranger. Bien sûr, on dit faire cela en respectant les demandeurs d’asile mais il s’agit bien évidemment d’en avoir le moins possible. il ne faut pas être naif. Le but de cette proposition est clairement de réduire l’immigration. Cela fait longtemps que une partie de l’extrême droite a compris qu’un discours « laissons crever tous les immigrés » est contre productif. Les francais sont massivement contre l’immigration mais ne veulent pas se voir eux-mêmes comme des « méchants » et c’est précisément le but de ce genre de truc (« traitons dignement les demandeurs d’asile »). Mais en attendant ils parlent quand même d’ouvrir des centres offshore pour traiter les demandes d’asile et de virer ceux qui ont été déboutés… Le sous-texte est très clair. N’importe quel politicien anti immigration intelligent a aujourd’hui compris que il a intérêt à dire un truc comme « les réfugiés doivent être bien traités » pour ne pas que les électeurs se voient comme des méchants mais bon au final, le but c’est d’avoir le moins d’immigrés possible. La meilleur manière de faire passer un programme anti immigration c’est d’y insérer quelques propositions visant à donner bonne conscience aux gens.
      Je suis prêt à parier que le parti qui va sortir gagnant de ce mouvement cela va être le FN.

      • Céline M.

        Très finement observé !
        Par ailleurs, la « réponse » ou plutôt la non-réponse gouvernementale a fait les affaires du RN, c’est une évidence.
        Si Marine a favorisé l’élection de Macron a la présidence en s’auto-torpillant, il lui renvoie parfaitement l’ascenseur. On ne peut que se réjouir que les prochaines présidentielles soient aussi loin (oui, l’électeur est versatile et à la mémoire courte.)

  8. Roman

    Bonsoir… amusant, si j’ose dire ! Je suis « habitée » depuis plusieurs semaines, dès avant les premières manifestations et appels des « gilets jaunes », par des visions, des textes de Hugo, etc. de ce qui se passa en 1848, puis 51 et 70… Et regardant la tournure des évènements, ce sentiment diffus s’est renforcé, se renforce. Et à force de chercher des infos sur les insurections des barricades de juin 1848, je vois des références à votre livre ! Peu de temps avant j’avais fini par retrouver les discours du citoyen Hugo en 49. La boucle est bouclée ! et je suis journaliste…mais « pas sans lettres » comme diraient certains.

  9. Philippe Taillandier

    Merci pour cette analyse qui permet de mieux appréhender l’actualité par cet éclairage historique d’économie morale.

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  12. arnaudaron

    « Emmanuel Macron n’a eu de cesse de la malmener, avec un naturel désarmant, jusqu’à devenir le représentant par excellence des forces qui s’opposent à cette économie morale, c’est-à-dire du capitalisme » Je ne suis pas d’accord. Déjà parce que le capitalisme c’est simplement une système économique et non une idéologie. Il existe divers capitalismes (capitalisme d’état, capitalisme libéral,…). Donc c’est très flou comme terme.
    Et surtout, Macron est le représentant de la technocratie qui dirige le pays depuis des décennies. Il représente l’élite managériale issu des grandes écoles qui occupent le sommet de la haute fonction publique et des grandes entreprises francaises. Cette élite détient un pouvoir énorme en France depuis le régime de Vichy. Donc cela date. Mais jamais elle n’a jamais été aussi puissante qu’avec l’élection de Macron. Vous noterez que ces plus proches sont tous issus de l’ENA ou autres grandes écoles.
    Dans l’après guerre, on avait l’impression que cette élite technocrate était relativement compétente (avec quelques belles réussites comme le programme nucléaire) mais aujourd’hui (enfin depuis quelques décennies), elle se montre profondément médiocre. Il suffit de voir les performances des grandes entreprises francaises dirigées par des énarques.
    L’élite francaise est profondément médiocre. Autant à une époque, elle a fait de grandes choses mais aujourd’hui, elle est justement profondément arrogante mais totalement incompétente.
    Macron est arrivé au pouvoir grâce à un concours de circonstances favorables (et le fait que les partis traditionnels avaient optés pour des candidats radicaux) pas parce que son projet convainquait une majorité de francaise. Je pense que d’une certaine manière, il paie cela aujourd’hui. Tout comme Hollande avait payé d’avoir été élu par haine de Sarkoy. A noter qu’il y a une chance fabuleuse d’avoir des opposants plus incompétents les uns que les autres. Ce qui lui laisse une chance d’être réélu malgré la haine d’une partie non négligeable de la population à son égard.
    L’élite managériale est économiquement social libérale (la fameuse troisième voie incarné notamment par Blair), progressiste sur le plan des moeurs et ouverture sur le monde (tant au niveau de l’immigration que du libre échange). En gros, cela englobe politiquement le centre gauche, le centre et le centre droit.

    Je pense qu’il y a aussi un problème d’institutions en France. Il est frappant de voir que depuis Sarkozy, tout président élu finit par être rejeté au bout de 6 mois de pouvoir. J’avais lu un article que j’arrive plus à retrouver qui montrait que la France se distingue d’autres pays européens par le fait que ce pays est incapable d’avoir une continuité politique. A chaque élection, il y avait un changement de parti politique. Soit au niveau présidentielle soit au niveau législatif. Certes, en 2007 l’UMP a réussi de conserver le pouvoir sauf que Sarkozy incarnait une rupture par rapport à Chirac.

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  15. Nicolas Jaoul

    Merci pour cette belle synthèse sur l’économie morale et son caractère ambivalent, a la fois conservateur et potentiellement ouvert à l’émancipation. Une petite remarque cependant, l’exclusion des migrants de la communauté relève de l’idéologie xénophobe, pourquoi la naturaliser comme le reflet d’une conscience communautaire ? Les immigrés font partie intégrante de notre économie, nos quartiers, nos écoles, etc, alors pourquoi seraient ils exclus de la communauté, si ce n’est par la contamination du sens commun par l’idéologie nationaliste?

  16. Madelain Catherine

    Enfin un article qui remet de la mémoire longue dans notre présent. Celle-ci est toujours restée présente dans les consciences,, et notamment dans les classes populaires. Déjà en mai 1968, j’ai vu un lycéen à cheval sur les épaules d’un de ses camarades, agitant un drapeau rouge et s’exclamer: »comme en 1848″. Les occupations d’usines par les ouvriers en grève ne faisaient que répéter juin 1936.
    l’ébullition actuelle ressemble, toutes choses égales par ailleurs, à celle qui a eu lieu dans les campagnes début 1789 avec ses grands tumultes désordonnés et ses cahiers de doléances.
    Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Le prix de l’essence a remplacé le prix du pain. On s’adresse directement au monarque. Les petits marquis leur offrent d’acheter des voitures électriques comme Marie Antoinette conseillait au bon peuple de replacer le pain par de la brioche.
    Mais au delà, il y a le fossé des classes sociales. La doxa libérale qui nous bassine depuis plusieurs dizaines d’années via les médias a oublié que la lutte des classes existait et a trop rapidement jeté Karl Marx aux oubliettes de l’Histoire.Les gens d’en haut ne savent plus comment vivent ceux d’en bas, les méprisent ( « ceux qui ne sont rie ») ou au mieux les ignorent, comme si’il n’y avait qu’une seule et unique « classe moyenne », fourre tout et prêt à penser qui évite de penser plus loin.
    En tout cas, la crise ne se résoudra pas par uniquement par des concessions octroyées par le Prince, mais par de véritables négociations , comme il y en avait eu à grenelle en 1968 et par une remise à plat de notre système fiscal qui exonère l’oligarchie des plus riches et même plus loin de notre système institutionnel.
    François Madelain

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  27. LE VAN Anne-Rose

    Très intéressante analyse. Juste sur la question des migrant.e.s ce qui est proposé recoupe à peu près le programme du PS depuis 15 ans sur le sujet et c’est plus progressiste que la politique actuelle du gouvernement (qui refuse de traiter humainement les demandeurs d’asile en les laissant à la rue et qui enferme des enfants en centre de rétention). Cela explique probablement la présence de nombreux immigré.e.s de la 2ème et 3ème génération sur les rond-points et dans les manifestations. Car l’application de ces 4 revendications serait une amélioration de la situation réelle des migrant.e.s par rapport à ce qui se fait depuis 20 ans.

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  45. Kingosaure

    Bonjour,
    Il y a quelque chose qui me chiffonne dans cette phrase :
    « L’économie morale appartient à des époques et des espaces où n’ont pas joué les formes de politisation nationales et idéologisées de la modernité démocratique, reposant sur l’affrontement entre projets politiques et même entre visions du monde opposées. »
    J’ai l’impression que ça veut dire que l’économie morale des classes populaires n’est pas façonnée par les institutions politiques et donc d’une certaine manière que les classes populaires seraient naturellement « communautaires » et « conservatrices » (pour reprendre vos termes). Je suppose que ce n’est pas ce que vous voulez dire mais du coup comment comprendre ces revendications anti-migrants ou le paternalisme ?

    D’ailleurs à ce sujet n’est-ce pas justement une erreur de ne pas plus se soucier d’où viennent ces 42 revendications ? N’ont-elles pas profité d’une publicité des médias alors qu’elles n’étaient pas partagées par tant de gilets jaunes que ça ? Je dis ça car j’ai vu passer plusieurs recueils de revendications de différentes origines. ça m’a donné le sentiment que chacun pouvait lancer la sienne et que les médias ont juste élu une en particulier (peut-être la première ce qui a lancé l’idée ou bien la plus relayée ou bien celle relayée par le(s) groupe(s) facebook le(s) plus « officiel(s) »).
    Est-ce-qu’une approche plus en termes de classes n’apporterait pas des réponses ? Que certaines revendications sont présentes parce qu’elles sont portées par de petits-capitalistes (tout ce qui a trait à la baisse des charges par exemple) et d’autres par des prolétaires (augmentation de salaires plutôt) ? Et que ces recueils sont des tentatives de combiner des revendications contradictoires dans une recherche d’union / d’organisation ? Puis cette recherche de structuration ne vient pas non plus de n’importe qui mais de ce qui m’a tout l’air d’être des carriéristes opportunistes de la même espèce que ceux qui ont squatté les plateaux télé en s’autoproclamant porte-paroles.
    Bref j’étais part sur une question puis ça s’est enchainé ^^.
    Merci d’avance pour votre réponse en tout cas.

    • samuelhayat

      Merci de votre intérêt pour ce texte. Ce n’est qu’une proposition d’interprétation, bien sûr. Sur la question de la pente « naturelle » des classes populaires, je ne la poserais pas comme ça : il n’y a pas des principes moraux naturels qui viendraient être remplacés par des doctrines politiques. Par contre, il y a selon moi des principes moraux immanents à des formes d’organisation qui ne relèvent pas de la politique étatique, mais qui naissent des rapports de classe effectivement, mais aussi des cultures populaires (ancrées elles-mêmes dans des choses très différentes, certaines traditionnelles, d’autres très contemporaines et influencées par les médias de masse etc). Pour ce qui est de l’origine des revendications, je travaille dessus avec une collègue, ça sera pour une prochaine publication.

      • Kingosaure

        Merci de votre réponse.
        Et d’après vous comment explique que les formes d’organisation des classes populaires péri-urbaine ou dans les petites agglomérations portent une économie morale de ce type ?
        En fait j’ai du mal à ne pas y voir quand même l’influence idéologique du populisme et de l’extrême-droite (RN en particulier) dans l’interclassisme, le maintien à distance des syndicats, la défense des PME, la sympathie envers les forces de l’ordre, l’imagerie patriotique ou les délires sur l’immigration (genre avec le pacte de Marrakech).
        Je repasserai pour voir ce que vous avez trouvé sur l’origine des revendications car ça m’intrigue… D’ici là je vous souhaite de bonnes journées !

      • samuelhayat

        Toujours de savoir ce qui est premier : est-ce que le discours FN marche parce qu’il fait écho à des éléments clés de l’économie morale, ou est-ce que l’économie morale est influencée par le discours FN ? Mon parti pris de méthode est de plutôt considérer que c’est la première hypothèse. Simplement parce que le FN, sauf dans quelques villes et départements précis, n’a pas eu à « labourer » le terrain pour obtenir des succès électoraux remarquables. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Sur ces questions j’ai trouvé le travail de Violaine Girard, dans « Le vote FN au village: trajectoires de ménages populaires du périurbain », tout à fait intéressant, je vous conseille d’y jeter un oeil si vous avez l’occasion.

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  48. F.GELIN

    Bonjour M. Hayat,
    Et merci pour votre texte. Vous êtes un des 1ers à vous être essayé à décrypter le mouvement en cours et la lecture de vos deux textes m’a permis beaucoup aider à d’organiser mes propres réflexions sur le sujet. Cependant votre texte m’a aussi laissé un sentiment de gêne, que je me permets de vous exposer.

    Si je partage tous vos préliminaires, et notamment le constat d’une forte cohérence de la liste des 42 propositions que vous commentez, je suis très gêné par votre proposition d’attribuer cette cohérence à une supposée « économie morale des classes populaires ». La comparaison du mouvement des GJ avec les révoltes frumentaires du 18e a des vertus heuristiques indéniables, mais il me semble qu’en parlant d’ « économie morale des classes populaire » à propos des GJ, sans passer par une analyse rigoureuse de ce qui sépare les deux contextes historiques, vous prenez le risque de faire de cette « économie morale » une sorte de substance anhistorique propre au classes populaires. Telle que je la comprends chez Thompson, la notion d’économie morale me semble recouvrir deux ordres de réalité bien distincts qui sont confondus dans votre article :
    1) La relation essentiellement pratique – i.e. faiblement explicitée, non référée à des principes universels – que les classes populaires entretiennent avec la politique, qui les conduit à en avoir une approche souvent « morale » et locale.
    2) La relation à l’économie des ressources de 1ère nécessité (grain, farine, pain) qui vient se réaffirmer dans l’émeute frumentaire. Cette relation est très spécifique historiquement : elle est héritée de siècles d’encastrement de l’économie dans les relations de domination seigneuriales.

    La 1ère relation a un caractère d’invariant historique relativement plus marqué que la seconde, puisqu’elle s’enracine dans la dépossession des moyens de production symbolique. Sous ce rapport les deux situations peuvent donc être rapprochées, à de fortes nuances près car – comme en témoigne la liste des 42 propositions – l’écrit, l’explicitation et la référence à des principes d’action universels, tout emprunts de morale qu’ils restent, jouent un rôle très important dans le mouvement des GJ, dont le niveau (absolu) d’éducation est beaucoup plus important que celui des émeutiers du 18e. De la même façon, comme vous le soulignez très justement, le mouvement, s’il s’est développé localement, a immédiatement pris une ampleur nationale.

    Quant au contexte historique de réaffirmation d’une « économie morale » par l’émeute, il est très spécifique : il s’inscrit dans les luttes qui accompagnent l’émergence d’un marché du grain libre, désencastré et unifié à l’échelle nationale qui est caractéristique du 18e. S’il reste intéressant de comparer cette situation politique spécifique à la situation actuelle, il ne faut de pas perdre de vue les différences profondes qui les séparent. Ainsi, on a affaire dans les 2 cas à une résistance « populaire » (non médiatisée par les professionnels du discours) dans un contexte d’offensive libérale visant à marchandiser des ressources de 1ère nécessité qui sont perçues comme ne relevant pas du marché (voir par ex. les propositions relatives à la privatisation des autoroutes et le l’électricité). Dans les deux cas, cette résistance est marquée par la référence à une légitimité qui s’enracine dans un état antérieur des rapports de forces profondément incorporé, et peinant à trouver une formulation proprement politique pour les raisons exposées plus haut.
    Mais les structures sociales incorporées auxquelles se rattache ce sentiment de légitimité sont radicalement différentes :
    1) La perception que les paysans du 18e ont de la juste économie se réfère à état de l’économie objectivement régie par des principes moraux. Cette économie précapitaliste est notamment caractérisée par un très faible niveau d’institutionnalisation (régulation par un droit coutumier très partiellement explicité) et par la dénégation collective du caractère marchand des échanges (cf. Mauss, Polanyi et Bourdieu). Même si l’émergence des forces poussant à la marchandisation avait déjà conduit à des formes partielles d’explicitation juridique (Book of Orders) permettant aux émeutiers de s’autoriser d’un « droit ».
    2) La légitimité à laquelle se réfèrent les GJ est, de son côté, profondément enracinée dans l’expérience de sociétés capitalistes et fortement institutionnalisées (régies par le Droit), dans lesquelles des luttes de nature politique ont permis d’aboutir à une socialisation partielle d’une partie des ressources (sécurité social, droit du travail, progressivité de l’impôt, droit social, services publics…). Mais cette socialisation « anti-utilitariste » n’est pas à mettre sur le même plan que celle des sociétés archaïques : elle a été gagnée sur le terrain politique, est inscrite dans le Droit, institutionnalisée (explicitée, universelle, etc.).
    Les 42 propositions me paraissent témoigner avant tout de l’attachement à ces institutions politiques de redistribution (Smic, allocations handicapés, retraites, impôt redistributif, etc.) : c’est pour moi un contresens total que d’y voir « la formulation de principes essentiellement moraux ». Le caractère pratique, incorporé, peinant à s’extraire de la morale, de l’expérience que peuvent avoir les fractions de classe qui composent les GJ de cette économie sociale institutionnalisée n’autorise pas à la référer à la « coutume » ni à les taxer de « conservatisme » quand ils réclament qu’elle soit sauvegardée. Comme vous n’avez pu manquer de l’observer, l’offensive néolibérale a contraint depuis 30 ans tous les partisans d’une socialisation partielle des ressources fondamentales (qui sont loin d’être tous « révolutionnaires ») à combattre à front renversé en réclamant le maintien d’un ordre des choses menacé de disparition – ce que les néolibéraux ont beau jeu de dénoncer comme du « conservatisme ».

    Cette transposition sauvage d’un concept qui devait sa cohérence à un contexte historique bien spécifique vous conduit pour finir, par un autre glissement, à conclure à une manifestation « communautaire » (puisque les sociétés archaïques ressurgissent par magie dans la modernité, autant ressortir tout l’attirail associé :), ce qui me paraît solliciter une de fois de plus la réalité du mouvement. Pourtant l’ambivalence et les incertitudes auxquelles vous concluez sont réelles. De même que la difficulté à articuler les divergences d’opinion, laquelle me paraît renvoyer avant tout au rapport pratique à la politique précédemment exposé. J’aurais tendance pour ma part à faire l’hypothèse que la recherche d’un consensus tacite est renforcée par la distance sociale importante qui sépare les acteurs que ce mouvement réunit (alors que la communauté rassemble des semblables autour d’évidences partagées) : les divergences se trouvent partiellement censurées, de peur de mettre en danger l’unité. On cherche des signifiants dans lesquels tous puissent se retrouver ; et le signifiant national (avec ses connotations révolutionnaire) s’offre comme une évidence… avec tous les risques de malentendus et de dérapage que cela comporte. La liste des 42 propositions porte ainsi la marque d’un texte de compromis, où cohabitent des niveaux de politisation et des orientations politiques différents.

    Je le redis afin que ces critiques qui se veulent constructives ne passent pas pour un procès politique déguisé : je suis fondamentalement d’accord avec l’essentiel de vos prémisses et vos conclusions. J’espères que vous ne m’en voudrez pas du caractère un peu brouillon de ces quelques remarques et vous remercie encore pour vos contributions stimulantes (et votre attention si vous avez pris le temps de lire ce commentaire).

    Très cordialement,
    Fabrice Gelin

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