Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir

Difficile de ne pas être saisi par le mouvement en cours. Tout y est déconcertant, y compris pour qui se fait profession de chercher et d’enseigner la science politique : ses acteurs et actrices, ses modes d’action, ses revendications. Certaines de nos croyances les mieux établies sont mises en cause, notamment celles qui tiennent aux conditions de possibilité et de félicité des mouvements sociaux. D’où sinon la nécessité, du moins l’envie, de mettre à plat quelques réflexions issues de la libre comparaison entre ce que l’on peut voir du mouvement et des connaissances portant sur de tout autres sujets. A côté des recherches sur le mouvement en cours, espérons que l’éclairage indirect que donne la confrontation à d’autres terrains pourra dire quelque chose de différent sur ce qui a lieu.

La situation

Les images rapportées par les médias comme les déambulations personnelles pendant les événements du 1er décembre ont donné à voir un Paris jamais vu, ni en 1995, ni en 2006, ni 2016, trois moments pourtant où l’espace-temps habituel des mobilisations parisiennes s’était trouvé profondément déformé. Certains ont pu parler d’émeutes ou de situation insurrectionnelle. C’est possible, et pourtant rien ne ressemble à ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871. Toutes ces insurrections avaient lieu au quartier, mettant en jeu des sociabilités locales, un tissu relationnel dense permettant aux solidarités populaires de se déployer[1]. Mais le 1er décembre, le feu a pris au cœur du Paris bourgeois, dans ce nord-ouest parisien qui n’avait jusqu’ici jamais été vraiment le théâtre de telles opérations. Loin d’être menées par des forces locales, érigeant des barricades pour délimiter un espace d’autonomie, ces actions ont été le fait de petits groupes mobiles, habitant souvent ailleurs.

Évidemment, les sociabilités locales jouent dans la formation de ces groupes. Il suffit de regarder ailleurs qu’à Paris pour voir la réappropriation collective d’un territoire, la formation de liens durables… Mais le 1er décembre, ces solidarités se sont déplacées dans un espace de manifestation lui-même plutôt habituel : les lieux du pouvoir national. On est là dans un registre tout à fait moderne, n’en déplaise à ceux qui parlent de jacqueries[2] : c’est bien d’un mouvement national et autonome dont il s’agit, pour reprendre les catégories clés par lesquelles Charles Tilly qualifie le répertoire d’action typique de la modernité. Mais les règles de la manifestation, fixées de longue date (on situe généralement leur formalisation en 1909[3]), sont ignorées : pas de cortège, pas de responsables légaux, pas de parcours négocié, pas de service d’ordre, pas de tracts, de banderoles, d’autocollants, mais des myriades de slogans personnels inscrits au dos d’un gilet jaune.

Toute la pratique du maintien de l’ordre en est bouleversée, et on a pu voir combien les professionnels de la répression, malgré leur nombre, leur armement, leur entraînement, s’étaient trouvés débordés, incapables d’assurer même leur propre sécurité, sans parler de celle des biens et des personnes. On peut penser que les forces de l’ordre ne vont pas accepter longtemps de se faire ainsi malmener, et les violences policières, déjà très nombreuses, risquent d’encore s’amplifier, comme les appels à l’extension de l’usage de la force, voire à l’état d’urgence. Cet échec du maintien de l’ordre physique est allé de pair avec un échec encore plus complet du maintien de l’ordre symbolique : un président en déplacement pour un sommet international, un IMG_20181201_162850gouvernement inaudible (la rançon à payer pour un pouvoir personnel s’étant entouré de courtisans médiocres[4] pour qu’aucune ombre n’en affaiblisse l’éclat), le pseudo-parti au pouvoir (LREM) occupé le même jour à élire un nouveau délégué général, comme si de rien n’était.

L’ordre vacillant, la ville était laissée aux manifestants, tout était permis, et ce dans un espace incarnant le privilège, d’où des libertés prises avec les normes habituelles d’utilisation de l’espace public. On ne pleurera pas avec les « familles des vitrines », pour reprendre l’expression consacrée ; cependant il faut prendre la mesure de la menace que cette destruction fait peser sur le pouvoir : que le premier samedi de décembre, les quartiers où s’alignent hôtels et commerces de luxe soient l’objet de tels débordements, forçant la fermeture des grands magasins du boulevard Haussmann, constitue un risque économique significatif[5]. Si l’on décentre le regard de la seule capitale, la mobilisation a été grande dans tout le pays, rendant le maintien de l’ordre d’autant plus coûteux, voire impossible. Laisser pourrir la situation jusqu’à Noël, ce qui devait être une tentation pour les autorités avant le 1er décembre, apparaît désormais impossible.

Le travail de mobilisation

La sociologie des mouvements sociaux a depuis longtemps dessillé les yeux des croyant.e.s dans la spontanéité des masses. Derrière tout mouvement social apparemment spontané, on trouve des entreprises de mobilisation, des personnes capables de mettre du capital militant au service de la cause, des ressources matérielles et symboliques ainsi que des compétences souvent acquises dans des luttes précédentes… Pas de révolution tunisienne sans Gafsa, pas de mouvement 15-M sans Stop expulsions et la Juventud Sin Futuro, pas de Nuit Debout sans mobilisation contre la Loi travail. Mettra-t-on au jour de telles généalogies pour les gilets jaunes ? Peut-être, mais elles n’auraient qu’un faible pouvoir explicatif : la mobilisation a pris trop vite, et est trop rapidement passée au niveau national, pour pouvoir être interprétée comme le résultat d’un patient travail de mobilisation par des organisations de mouvement social, même informel.

IMG_20181201_165126

S’il y a bien un travail de représentation du mouvement, qui le fait exister comme mouvement (« les Gilets Jaunes »), ce travail est remarquablement décentralisé, passant par les multiples groupes locaux s’organisant par les réseaux sociaux, par l’agrégation médiatique de paroles diverses et par le travail d’interprétation que mènent journalistes, politiques, sociologues[6]. La volonté de donner au mouvement des porte-parole habilités à négocier avec les autorités a échoué (pour le moment). Beaucoup de commentateurs ont glosé sur la supposée incohérence des motifs et des acteurs ; au contraire, étant donné la fragmentation de sa représentation, l’unité du mouvement est surprenante. Unité d’action, solidarité, consensus apparent sur une série de revendications, unité même de rythme. Le choix du gilet jaune, ce vêtement rendu obligatoire pour tou.te.s les automobilistes, et qui justement a pour but premier de se rendre visible, est particulièrement heureux et a sûrement été une condition matérielle de l’extension si rapide d’un symbole unique. Mais le choix de passer à l’action, et de le faire avec cette vigueur et cette cohérence, ne saurait être le simple résultat d’un emblème accrocheur, du bon usage des réseaux sociaux, ni d’un mécontentement, fût-il grand et largement partagé. Les mots de mécontentement, de colère, de grogne, sont des paravents qui empêchent de saisir les raisons de la mobilisation – au double sens des causes et des justifications que l’on se donne. Tout l’enjeu est alors de trouver une explication au mouvement qui embrasse à la fois sa forme (sa décentralisation, sa radicalité) et son fond (les revendications).

Les revendications, justement, méritent qu’on s’y attarde. On en sait peu sur la manière dont elle a été composée, mais une liste de 42 revendications a été diffusée et largement reprise, tant dans les groupes que par les médias[7]. Ces revendications possèdent quelques traits remarquables qui ont déjà été relevés : elles sont majoritairement centrées sur les conditions de vie, bien au-delà de la seule question du prix de l’essence ; elles contiennent des prises de position contre la libre circulation des migrants ; elles proposent des changements institutionnels qui renforcent le contrôle citoyen sur les élu.e.s, dont la rémunération se trouverait d’ailleurs ramenée au salaire médian. Cette liste a été qualifiée de « magma de revendications hétéroclite »[8]. Il me semble au contraire qu’elle est profondément cohérente, et que ce qui lui donne sa cohérence est aussi ce qui a permis à la mobilisation des gilets jaunes de prendre et de durer : elle s’ancre dans ce que l’on peut appeler l’économie morale des classes populaires.

L’économie morale des Gilets Jaunes

Le concept d’économie morale est bien connu des chercheur.e.s en sciences sociales[9]. Il a été développé par l’historien E. P. Thompson pour désigner un phénomène fondamental dans les mobilisations populaires au XVIIIe siècle : celles-ci faisaient appel à des conceptions largement partagées sur ce que devait être un bon fonctionnement, au sens moral, de l’économie[10]. Tout se passait comme s’il allait de soi que certaines règles devaient être respectées : le prix des marchandises ne devait pas être excessif par rapport à leur coût de production, des normes de réciprocité plutôt que le jeu du marché devaient régler les échanges, etc. Et lorsque ces normes non écrites se trouvaient bafouées ou menacées par l’extension des règles du marché, le peuple se sentait tout à fait dans son droit en se révoltant, souvent à l’initiative de femmes, d’ailleurs. Leur mobile était bien économique, mais pas au sens habituel : ils n’étaient pas mus par des intérêts matériels au sens strict, mais par des revendications morales sur le fonctionnement de l’économie. On trouve des révoltes similaires en France à la même époque, et même plus tard : les mineurs de la Compagnie d’Anzin, par exemple, la plus grande entreprise française durant une bonne partie du XIXe siècle, se mettaient régulièrement en grève pour rappeler aux patrons les normes qui devaient selon eux organiser le travail et sa rémunération, souvent en référence à un ancien ordre des choses, bref à la coutume[11].

La résonance avec le mouvement des gilets jaunes est frappante. Leur liste de revendications sociales est la formulation de principes économiques essentiellement moraux : il est impératif que les plus fragiles (SDF, handicapés…) soient protégés, que les travailleurs soient correctement rémunérés, que la solidarité fonctionne, que les services publics soient assurés, que les fraudeurs fiscaux soient punis, et que chacun contribue selon ses moyens, ce que résume parfaitement cette formule « Que les GROS payent GROS et que les petits payent petit ». Cet appel à ce qui peut sembler être du bon sens populaire ne va pas de soi : il s’agit de dire que contre la glorification utilitariste de la politique de l’offre et de la théorie du ruissellement chers aux élites dirigeantes (donner plus à ceux qui ont plus, « aux premiers de cordée », pour attirer les capitaux), l’économie réelle doit être fondée sur des principes moraux. Là est sûrement ce qui donne sa force au mouvement, et son soutien massif dans la population : il articule, sous forme de revendications sociales, des principes d’économie morale que le pouvoir actuel n’a eu de cesse d’attaquer de manière explicite, voire en s’en enorgueillissant. Dès lors, la cohérence du mouvement se comprend mieux, tout comme le fait qu’il ait pu se passer d’organisations centralisées : comme a pu le montrer James Scott, le recours à l’économie morale fait naître une capacité d’agir collective, une agency, y compris chez des acteurs sociaux dépossédés des capitaux habituellement nécessaires à la mobilisation[12].

En effet, l’économie morale n’est pas seulement un ensemble de normes partagées passivement par les classes populaires. Elle est aussi le résultat d’un pacte implicite avec les dominants et s’insère donc toujours dans des rapports de pouvoir. Déjà, dans les classes populaires du XVIIIe siècle étudiées par E. P. Thompson, cette économie morale avait des traits profondément paternalistes : on attendait des détenteurs du pouvoir qu’ils la garantissent, en échange de quoi l’ordre social dont ils profitaient était globalement accepté. Mais que les dominants rompent ce pacte, et alors les masses pouvaient, par l’émeute, les rappeler à l’ordre. C’est ce que l’on voit dans l’émeute des quatre sous, à Anzin, en 1833 : les mineurs protestent contre la baisse des salaires, mais ils se mettent pour cela sous la protection des anciens patrons, évincés par les capitalistes désormais maîtres de l’entreprise, en chantant « À bas les Parisiens, vivent les Mathieu d’Anzin ! ». Il est peu dire que les autorités actuelles ont rompu ce pacte implicite, tant par leurs mesures anti-sociales que par leur mépris répété et affiché pour les classes populaires. L’émeute ne vient pas de nulle part, d’un simple mécontentement, ou d’une agency populaire indéterminée qui se serait mise spontanément en mouvement : elle est le résultat d’une agression du pouvoir, d’autant plus violente symboliquement qu’elle ne semble pas se reconnaître comme agression. Et le président de la République, censé représenter le peuple français, est devenu l’incarnation de cette trahison, avec ses petites phrases sur les « gens qui ne sont rien », les conseils pour se payer une chemise ou pour trouver un emploi en traversant la rue. Au lieu d’être le protecteur de l’économie morale, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de la malmener, avec un naturel désarmant, jusqu’à devenir le représentant par excellence des forces qui s’opposent à cette économie morale, c’est-à-dire du capitalisme. Comme il l’a dit pendant la campagne, à propos de l’ISF, « ce n’est pas injuste parce que c’est plus efficace » : on ne saurait mieux illustrer la méconnaissance, voire le mépris, pour toute autre norme que celles de la finance. C’est lui qui a rompu le pacte, c’est à lui que s’adresse le charivari national qui se joue en ce moment, et dont on peut penser qu’il ne prendra fin que par une répression sanglante, ou par sa démission.

L’économie morale et l’émancipation

Si l’on ne peut que souhaiter que ce soit le deuxième terme de l’alternative qui ait lieu, il ne faut pas non plus surestimer les conséquences qu’aurait un tel événement. Les révoltes fondées sur l’économie morale ne se transforment pas nécessairement en mouvement révolutionnaire, car il suffit que le pacte soit restauré pour que l’émeute s’éteigne. En cela, l’économie morale, si elle révèle la capacité collective du peuple et l’existence d’une marge d’autonomie réelle vis-à-vis des gouvernants, est en tant que telle conservatrice. Par son activation, elle bouleverse temporairement le fonctionnement habituel des institutions, mais ce qu’elle vise, c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une transformation révolutionnaire. Il y a là quelque chose de parfois difficile à entendre et à formuler : ce n’est pas parce qu’un mouvement est authentiquement populaire, ancré dans les croyances les plus communément partagées par la grande majorité, qu’il est émancipateur. Pour reprendre les catégories de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, croire que le peuple ne peut agir par lui-même, qu’il est toujours soumis à la domination symbolique, c’est faire preuve de légitimisme et de misérabilisme[13]. Le mouvement des gilets jaunes, par sa force, sa spontanéité, sa cohérence, son inventivité, offre un démenti flagrant et bienvenu aux approches de cet ordre. Cependant, il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse, que ces auteurs qualifient de populisme, en s’imaginant que parce qu’un mouvement est populaire, cela signifie qu’il est dans le vrai, dans l’authenticité, dans le bien. Il n’est pas tant le signe d’une révolution que d’un sursaut, face à un véritable délabrement des institutions du gouvernement représentatif.

Car ce que révèle aussi le recours à l’économie morale par les gilets jaunes, c’est l’étendue du désert politique qui s’est installé depuis des décennies. Qu’il ait fallu attendre que le pacte implicite fondamental qui lie gouvernants et gouvernés soit rompu pour qu’il y ait un tel mouvement, alors que depuis des décennies le pouvoir nous matraque de politiques sécuritaires et antisociales, montre bien que les capacités de mobilisation des forces syndicales et politiques se sont réduites à peau de chagrin, ou que les formes que leurs mobilisations empruntent les ont mises dans un état de totale impuissance. Pour le dire clairement, il n’y a rien de réjouissant à ce qu’il ait fallu en arriver là, jusqu’à ce point de rupture, pour que quelque chose ait lieu, et quelque chose qui emprunte à des formes pré-modernes de l’action collective, sous des formes certes renouvelées. Là est la limite, mais aussi une importante leçon, de la pertinence de la comparaison entre les gilets jaunes et les émeutes relevant de l’économie morale : cette comparaison ne devrait pas être faisable, étant donné l’immense distance censée séparer les conditions politiques entre ces situations, et pourtant elle s’impose à nous avec force. L’économie morale appartient à des époques et des espaces où n’ont pas joué les formes de politisation nationales et idéologisées de la modernité démocratique, reposant sur l’affrontement entre projets politiques et même entre visions du monde opposées. En cela, le mouvement des gilets jaunes est peut-être d’un autre temps – mais il en dit beaucoup sur notre époque.

Cela a un coût dont il faut prendre la mesure : les mouvements fondés sur l’économie morale s’inscrivent dans le rappel d’une coutume, la soumission à un ordre juste, mais aussi dans le cadre d’une communauté. L’économie morale est conservatrice non seulement parce qu’elle rappelle des normes intemporelles, mais aussi parce qu’elle lie entre elles des personnes définies par une commune appartenance. Dès lors, ses potentialités d’exclusion ne sont pas que des scories dont on pourrait aisément se débarrasser : elles sont au cœur du mouvement. Pour ne prendre que l’exemple le plus flagrant, les revendications contre la libre circulation des migrants, pour les expulsions d’étrangers, et plus encore pour l’intégration forcée des non-nationaux (« Vivre en France implique de devenir Français (cours de langue française, cours d’histoire de la France et cours d’éducation civique avec une certification à la fin du parcours) »), tout ceci est indissociable du mouvement, car c’est la conséquence logique de la mise en œuvre d’une économie morale d’abord communautaire, même si elle peut ensuite être travaillée par le mouvement dans différentes directions. L’économie morale est la proclamation des normes d’une communauté, elle n’étend pas la logique de l’égalité des droits aux étrangers, pas plus qu’elle ne reconnaît les conflits internes, en particulier idéologiques. Ce dernier point éclaire d’un autre jour le refus proclamé des partis : il s’agit certes d’une mise en question du pouvoir des représentants au profit d’une réappropriation populaire de la politique. Mais c’est aussi le refus du caractère partisan de la démocratie, de l’opposition entre projets politiques, au profit d’une unité dont on sait bien qu’elle peut aisément se transformer en « rassemblement haineux autour de la passion de l’Un qui exclut »[14].

IMG_20181201_174638

Le détour par ce parallèle historique avec des époques dépassées pourra sembler peu convaincant pour saisir la situation dans son exceptionnalité. Peut-être ne s’agit-il que d’un simple jeu de l’esprit. Mais peut-être est-il au contraire révélateur de certaines caractéristiques fondamentales du mouvement en cours : son unité improbable, son ancrage populaire, son caractère émeutier, mais aussi ses bien réels aspects conservateurs, anti-pluralistes et excluants. Peut-être indique-t-il aussi que l’on n’est qu’au début d’une nouvelle histoire, que les conditions d’une repolitisation sont là, hors du cadre des vieux partis et des vieilles formes de la politique instituées. A Anzin, les mineurs n’en sont pas restés aux grèves s’appuyant sur une économie morale. Au contact des premières forces socialistes et syndicales de la région, ils s’en sont appropriés les idées et les formes, jusqu’à devenir l’un des foyers d’où est sorti l’anarcho-syndicalisme. Certains comités locaux de gilets jaunes, loin de s’en tenir à une protestation au nom de l’économie morale, en appellent à la formation de comités populaires et à la démocratie directe, c’est-à-dire à une émancipation politique radicale[15]. Rien n’est garanti, mais tout est ouvert.

[1] Laurent Clavier, Louis Hincker et Jacques Rougerie, « Juin 1848. L’insurrection », in 1848 : actes du colloque international du cent cinquantenaire, tenu à l’Assemblée nationale à Paris, les 23-25 février 1998, Jean-Luc Mayaud (dir), Paris, Creaphis, 2002, p. 123‑140 ; Maurizio Gribaudi, Paris ville ouvrière: une histoire occultée (1789-1848), Paris, La Découverte, 2014 ; Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté: une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, La Découverte, 2016. Merci à Célia Keren pour sa relecture.

[2] Gérard Noiriel montre bien les enjeux d’une telle qualification https://noiriel.wordpress.com/2018/11/21/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire

[3] Samuel Hayat, « La République, la rue et l’urne », Pouvoirs, vol. 116, 2006, p. 31‑44

[4] Ecoutons Agnès Buzyn assurer le 1er décembre que « Tous les jours nous agissons pour faire disparaître la colère et la peur » ou Benjamin Griveaux le lendemain que « nous ne changerons pas de cap car le cap est le bon ».

[5] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/12/02/gilets-jaunes-nouveau-coup-dur-pour-le-commerce-et-le-tourisme_5391675_3234.html

[6] Là aussi voir https://noiriel.wordpress.com/2018/11/21/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire/

[7] Par exemple https://www.francebleu.fr/infos/societe/document-la-liste-des-revendications-des-gilets-jaunes-1543486527

[8] https://www.liberation.fr/france/2018/12/04/les-gilets-jaunes-un-magma-de-revendications-heteroclite_1695802

[9] Le thème a déjà été mentionné par plusieurs commentateurs du mouvement, notamment l’étudiant Léo Labarre (https://lvsl.fr/le-17-novembre-au-dela-des-gilets-jaunes) et l’historien Xavier Vigna (http://www.leparisien.fr/economie/gilets-jaunes-ils-inventent-leurs-propres-codes-estime-un-historien-26-11-2018-7954086.php) .

[10] Edward Palmer Thompson, « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century », Past & Present, n°50, 1971, p. 76‑136

[11] Samuel Hayat, « Une politique en mode mineur. Ordre patronal et ordre communautaire dans les mines du Nord au XIXe siècle », Politix, n°120, 2017

[12] James C. Scott, The Moral Economy of the Peasant Rebellion & Subsistence in Southeast Asia, New Haven, Yale University Press, 1977

[13] Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard Le Seuil, 1989

[14] Jacques Rancière, Aux bords du politique, Paris, Folio, 2004

[15] https://manif-est.info/L-appel-des-gilets-jaunes-de-Commercy-853.html

Publicités

20 Commentaires

  1. La Nébuleuse

    Merci pour cette analyse fouillée, on en a bien besoin en ces temps de couverture médiatique fort superficielle, où l’on voit essentiellement des images de flammes et de pavé. « Beaucoup de commentateurs ont glosé sur la supposée incohérence des motifs et des acteurs ; au contraire, étant donné la fragmentation de sa représentation, l’unité du mouvement est surprenante » C’est un angle intéressant !

  2. Benjamin

    Merci pour cet article. Je crois que vous avez mis le doigt sur la raison pour laquelle, bien qu’étant foncièrement hostile à Macron depuis sa première apparition comme ministre de Hollande (un banquier d’affaires bon sang… l’avocat d’affaires qu’était Sarko n’avait pas suffit?), j’ai un peu de mal à me sentir complètement solidaire du mouvement des gilets jaunes…

  3. Vincent

    « Quelque chose qui emprunte à des formes pré-modernes de l’action collective »

    Papier qui m’a éclairé sur les raisons de la spontanéité et la cohérence du mouvement des GJ

    Le rassemblement de la communauté nationale tant malmenée me semble être une étape indispensable même si elle est susceptible comme toute communauté de provoquer des clivages eux / nous

    Espérons que lorsque cette communauté ira mieux et aura retrouvé – précisément – le sens de la communauté qu’elle pourra s’ouvrir davantage vers l’extérieur et se déployer vers un horizon émancipateur

  4. Jules Pector

    C’est intéressant ce concept d’économie morale, mais je vois deux problèmes qui minent la réflexion:

    1) La morale, contrairement à l’a priori implicite de l’auteur, n’est pas qqch d’intemporel. Dès qu’on sait ça, tout l’argument sur le fait que le mouvement est intrinsèquement conservateur tombe. La morale qui est choquée par les gestes de l’élite politique capitaliste est, selon moi, une morale elle-même capitaliste, dans la mesure où le capitalisme est un mode de vie et pas seulement un système économique. Je m’explique: on nous répète toute notre vie que si on travaille fort et qu’on est honnête, on va vivre confortablement. Or, les gens qui sortent, c’est des gens honnêtes, qui travaillent, et qui n’y arrivent pas. En face d’eux, il y a une élite malhonnête qui, sans subtilité, pose des gestes en faveur des plus riches. La morale capitaliste n’est pas respectée par les capitalistes eux-même. Le concept d’économie morale est donc très intéressant, mais il faut situé socialement et temporellement cette morale.
    Si l’on veut expliquer les élans racistes des certaines personnes, je pense qu’il faut plutôt regarder du côté du discours médiatique et politique des 20 dernières années, qui ne cesse de pointer du doigt l’immigration comme source de tous les maux. À force de se le faire marteler, on finit par y croire. On peut espérer que, dans la lutte, des sensibilités vont se rencontrer et faire tomber les préjugés politico-médiatiques.

    2) Je pense que la science politique n’est pas outillé pour bien comprendre le mouvement en cours, puisque celui-ci se situe en dehors de « la » politique. Prendre les « revendications » comme point de départ à une nalayse, c’est passer à côté de l’essentiel. De ce que j’ai pu voir, nombreuse sont les personnes plutôt apolitiques, qui en sont à leur première manifestation. Leur mobilisation relèvent ainsi davantage de l’affect que de la revendication politicienne. Et c’est justement là que réside le potentiel subversif de ce mouvement, puisque les consciences politiques sont en train de se former dans la rue, c’est-à-dire dans la confrontation avec le pouvoir. Il ne faut donc pas croire que je trouve illégitime les affects, au contraire. Pour moi, « revendication politicienne » signifie « abstrait » et « affect » signifie réel. C’est un mouvement qui part du réel et qui va au-delà de ce que la politique politicienne peut capter et récupérer.

  5. Robert Joumard

    Merci pour cette analyse originale qui peut en effet nous éclairer. Mais je tique sur « les revendications contre la libre circulation des migrants », reprises plus explicitement sur la fin de l’article : « Dès lors, ses potentialités d’exclusion ne sont pas que des scories dont on pourrait aisément se débarrasser : elles sont au cœur du mouvement. Pour ne prendre que l’exemple le plus flagrant, les revendications contre la libre circulation des migrants, pour les expulsions d’étrangers, et plus encore pour l’intégration forcée des non-nationaux (« Vivre en France implique de devenir Français (cours de langue française, cours d’histoire de la France et cours d’éducation civique avec une certification à la fin du parcours) ») ».

    En effet la liste des 42 revendications dont l’article s’inspire quant à l’analyse des revendications ne liste que 4 revendications (sur 42 donc) qui ont traits aux migrants. Les voici in extenso :
    (n°18) « Que les causes des migrations forcées soient traitées. »
    (n°19) « Que les demandeurs d’asiles soient bien traités. Nous leur devons le logement, la sécurité, l’alimentation ainsi que l’éducation pour les mineurs. Travaillez avec l’ONU pour que des camps d’accueil soient ouverts dans de nombreux pays du monde, dans l’attente du résultat de la demande d’asile. »
    (n°20) « Que les déboutés du droit d’asile soient reconduits dans leur pays d’origine.  »
    (n°21) « Qu’une réelle politique d’intégration soit mise en œuvre. Vivre en France implique de devenir Français (cours de langue française, cours d’histoire de la France et cours d’éducation civique avec une certification à la fin du parcours). »

    À côté de cela nous avons 20 revendications pour réduire les inégalités sociales, 10 contre les privatisations et le néolibéralisme, 8 pour développer les services publics, 7 pour mettre en œuvre la transition écologique, 8 pour une fiscalité plus juste, et 4 revendications pour rénover le système politique (une revendication peut tenir de plusieurs de ces thèmes) : cf. l’analyse faite sous https://blogs.mediapart.fr/robert-joumard/blog/051218/analyse-des-revendications-des-gilets-jaunes . Les migrants ne sont donc pas du tout « au cœur » des revendications, mais plutôt à la marge.

    Chercher à traiter des causes des migrations plutôt que des effets, demander que les demandeurs d’asile soient bien traités, ou même qu’une réelle politique d’intégration soit mise en œuvre me semblent plutôt étendre  » la logique de l’égalité des droits aux étrangers  » dont parle l’article et qu’il nie au mouvement. Reste la revendication de reconduction des déboutés du droit d’asile dans leur pays d’origine. Elle ne consiste pas à tout à fait à « expulser les étrangers » qui est beaucoup plus large. Dès lors que la notion de droit d’asile est acceptée (on peut la discuter), la reconduite à la frontière est logique ; sinon pourquoi demander l’asile si on peut avoir les mêmes droits sans asile ? Je conviens toutefois que cette revendication est un peu borderline, mais c’est la seule.

    L’article exagère très fortement l’importance chez les Gilets jaunes du « rappel d’une coutume, [de] la soumission à un ordre juste » ou du « cadre d’une communauté ». La liste des 42 revendications ne dit pas cela ni 3 autres listes locales que j’ai pu analyser et qui ne parlent pas du tout des migrants. Je serais même tenté de dire que l’article, emporté par le parallèle historique et peut-être par les premiers commentaires sur les Gilets jaunes qui voyaient l’extrême droite partout, crée pratiquement de toute pièce cette soumission à la coutume et à la communauté. Dommage, car le reste est très intéressant.

    • arnaudaron

      42% de l’électorat FN se sent Gilets Jaunes. C’est le pourcentage le plus fort. Il ne s’agit pas de dire que tous les gilets jaunes sont d’extrême droite mais on ne peut pas nier une présence importante de celle ci au sein des Gilets Jaunes. Et d’ailleurs, leurs revendications c’est un bon mélange entre le programme FN et le programme de la France insoumise.
      Au sein des manifestations, il y avait un nombre non négligeable d’affiches « Non au Pacte de Marrakech » preuve que si l’immigration n’est pas le coeur de leurs revendications, cela existe.
      La proposition 19 est loin d’être neutre et ressemble quand même beaucoup à la volonté de copier le modèle australien en mettant les demandeurs d’asile dans des centres à l’étranger. Bien sûr, on dit faire cela en respectant les demandeurs d’asile mais il s’agit bien évidemment d’en avoir le moins possible. il ne faut pas être naif. Le but de cette proposition est clairement de réduire l’immigration. Cela fait longtemps que une partie de l’extrême droite a compris qu’un discours « laissons crever tous les immigrés » est contre productif. Les francais sont massivement contre l’immigration mais ne veulent pas se voir eux-mêmes comme des « méchants » et c’est précisément le but de ce genre de truc (« traitons dignement les demandeurs d’asile »). Mais en attendant ils parlent quand même d’ouvrir des centres offshore pour traiter les demandes d’asile et de virer ceux qui ont été déboutés… Le sous-texte est très clair. N’importe quel politicien anti immigration intelligent a aujourd’hui compris que il a intérêt à dire un truc comme « les réfugiés doivent être bien traités » pour ne pas que les électeurs se voient comme des méchants mais bon au final, le but c’est d’avoir le moins d’immigrés possible. La meilleur manière de faire passer un programme anti immigration c’est d’y insérer quelques propositions visant à donner bonne conscience aux gens.
      Je suis prêt à parier que le parti qui va sortir gagnant de ce mouvement cela va être le FN.

  6. Roman

    Bonsoir… amusant, si j’ose dire ! Je suis « habitée » depuis plusieurs semaines, dès avant les premières manifestations et appels des « gilets jaunes », par des visions, des textes de Hugo, etc. de ce qui se passa en 1848, puis 51 et 70… Et regardant la tournure des évènements, ce sentiment diffus s’est renforcé, se renforce. Et à force de chercher des infos sur les insurections des barricades de juin 1848, je vois des références à votre livre ! Peu de temps avant j’avais fini par retrouver les discours du citoyen Hugo en 49. La boucle est bouclée ! et je suis journaliste…mais « pas sans lettres » comme diraient certains.

  7. Philippe Taillandier

    Merci pour cette analyse qui permet de mieux appréhender l’actualité par cet éclairage historique d’économie morale.

  8. Pingback: Plateforme altermondialiste
  9. Pingback: Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir | Plateforme altermondialiste
  10. arnaudaron

    « Emmanuel Macron n’a eu de cesse de la malmener, avec un naturel désarmant, jusqu’à devenir le représentant par excellence des forces qui s’opposent à cette économie morale, c’est-à-dire du capitalisme » Je ne suis pas d’accord. Déjà parce que le capitalisme c’est simplement une système économique et non une idéologie. Il existe divers capitalismes (capitalisme d’état, capitalisme libéral,…). Donc c’est très flou comme terme.
    Et surtout, Macron est le représentant de la technocratie qui dirige le pays depuis des décennies. Il représente l’élite managériale issu des grandes écoles qui occupent le sommet de la haute fonction publique et des grandes entreprises francaises. Cette élite détient un pouvoir énorme en France depuis le régime de Vichy. Donc cela date. Mais jamais elle n’a jamais été aussi puissante qu’avec l’élection de Macron. Vous noterez que ces plus proches sont tous issus de l’ENA ou autres grandes écoles.
    Dans l’après guerre, on avait l’impression que cette élite technocrate était relativement compétente (avec quelques belles réussites comme le programme nucléaire) mais aujourd’hui (enfin depuis quelques décennies), elle se montre profondément médiocre. Il suffit de voir les performances des grandes entreprises francaises dirigées par des énarques.
    L’élite francaise est profondément médiocre. Autant à une époque, elle a fait de grandes choses mais aujourd’hui, elle est justement profondément arrogante mais totalement incompétente.
    Macron est arrivé au pouvoir grâce à un concours de circonstances favorables (et le fait que les partis traditionnels avaient optés pour des candidats radicaux) pas parce que son projet convainquait une majorité de francaise. Je pense que d’une certaine manière, il paie cela aujourd’hui. Tout comme Hollande avait payé d’avoir été élu par haine de Sarkoy. A noter qu’il y a une chance fabuleuse d’avoir des opposants plus incompétents les uns que les autres. Ce qui lui laisse une chance d’être réélu malgré la haine d’une partie non négligeable de la population à son égard.
    L’élite managériale est économiquement social libérale (la fameuse troisième voie incarné notamment par Blair), progressiste sur le plan des moeurs et ouverture sur le monde (tant au niveau de l’immigration que du libre échange). En gros, cela englobe politiquement le centre gauche, le centre et le centre droit.

    Je pense qu’il y a aussi un problème d’institutions en France. Il est frappant de voir que depuis Sarkozy, tout président élu finit par être rejeté au bout de 6 mois de pouvoir. J’avais lu un article que j’arrive plus à retrouver qui montrait que la France se distingue d’autres pays européens par le fait que ce pays est incapable d’avoir une continuité politique. A chaque élection, il y avait un changement de parti politique. Soit au niveau présidentielle soit au niveau législatif. Certes, en 2007 l’UMP a réussi de conserver le pouvoir sauf que Sarkozy incarnait une rupture par rapport à Chirac.

  11. Pingback: Les potentialités des Gilets jaunes: tout est ouvert, la lutte pour l’émancipation ne va pas de soi – Reve 86
  12. Pingback: Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir | Entre les lignes entre les mots
  13. Nicolas Jaoul

    Merci pour cette belle synthèse sur l’économie morale et son caractère ambivalent, a la fois conservateur et potentiellement ouvert à l’émancipation. Une petite remarque cependant, l’exclusion des migrants de la communauté relève de l’idéologie xénophobe, pourquoi la naturaliser comme le reflet d’une conscience communautaire ? Les immigrés font partie intégrante de notre économie, nos quartiers, nos écoles, etc, alors pourquoi seraient ils exclus de la communauté, si ce n’est par la contamination du sens commun par l’idéologie nationaliste?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s